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[FR] La lente agonie du livre au Bénin : La tribune de Vincent Francis Djeguede

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La lente agonie du livre au Bénin.Quand écrire rime avec périr...

Si l’Article 40 de la Loi du 05 avril 2006 sur les droits d’auteur et droits voisins au Bénin stipule bien : « Le contrat d’édition doit faire mention d’un minimum d’exemplaires constituant le premier tirage. Il doit prévoir une rémunération proportionnelle aux produits d’exploitation (…) » ; la réalité des pratiques semble bien différente. Les droits d’auteur au Bénin ont une réalité juridico-légale, mais peinent à s’inscrire dans la réalité sociohistorique. Il convient alors d’interroger les causes profondes de cet état de chose afin d’arrêter les lentes et pénibles râles d’agonie du livre.

Nombre de modèles d’organisation sociale ont pris forme au fil de l’histoire et se sont imposés dans divers contextes socioculturels. La question de la répartition des biens ainsi que celle de leurs destinations firent l’objet d’éminents traités, de réflexions qui n’ont guère perdu de leur quintessence. Des modèles ont donné une place singulière à l’individu dans la structuration sociale et dans la destination des biens d’autres visent davantage la communauté, il en existe enfin d’autres qui harmonisent individu et communauté. Aussi, propriété, patrimoine, véritables invariants sociaux, ont-ils de toujours constitué des enjeux dans les divers modèles socioculturels. Si l’action humaine a toujours revendiqué la responsabilité de son auteur, la production ou les productions humaines se doivent également de revendiquer leurs auteurs, leurs agents pour être plus précis. La Praxis serait ainsi une sorte d’analogie de la poesis  ; autant l’homme produit-il des actes moraux et responsables, autant produit-il des choses, des objets, des idées, des biens matériels et immatériels.

On pourrait saisir toute la pertinence de la notion de « propriété», de « patrimoine » et fonder le « droit » d’auteur, c’est-à-dire la capacité de la société à reconnaître les mérites d’un agent, l’utilité de sa production et de lui en rendre les fruits, d’une manière ou d’une autre. Les droits d’auteur des œuvres de l’esprit ont progressivement émergé dans l’histoire se complexifiant juridiquement.  Celui qui écrit un livre a autant de droits sur les fruits de ses idées que celui qui fabrique un avion par exemple. Mais force est de constater le déséquilibre de rapport et tout le conflit entre sciences dites « dures » et sciences dites « molles » et ainsi, les corollaires de la mentalité utilitariste et matérialiste issus de cette dichotomie épistémologique. Nos propos dans cet article se veulent une analyse critique des rapports à la « culture » intellectuelle, immatérielle à travers le livre au Bénin d’une part et d’autre part un état des lieux des droits d’auteurs dans ce même pays.

Bref historique des droits d’auteur au Bénin

Ce fut à la Société française des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs qu’était assignée la gestion du droit d’auteur dans les États africains anciennement colonisés par la France. Pour tout fonctionnement, des fonctionnaires de la SACEM en poste à Abidjan, par périodes régulières, se rendaient au Dahomey (ancien nom du Bénin) pour percevoir des redevances de droit d’auteur afin de les redistribuer aux sociétaires. En 1976 le Bénin (République Populaire de Bénin en ce moment) s’était émancipé avec une ferme volonté d’indépendance et d’auto-gestion du système juridique béninois à tous les niveaux. Il faut attendre 1984 pour voir le Président de la République, le Général Mathieu Kérékou promulguer la première loi sur le droit d’auteur. Elle est connue sous le nom de la loi n°84-008 du 15 mars 1984 relative à la protection du droit d’auteur en République Populaire du Bénin, instituant le Bureau Béninois du Droit d’Auteur (BUBEDRA).  En 2006, une loi relative à la protection des droits d’auteurs et droits voisins au Bénin fut également adoptée.  Mais doit-on se frotter tranquillement les mains et se murer dans un confort juridico-légal, ne citant que les mots d’une loi sans interrogation ? Les dispositions légales suffisent-elles à vraiment protéger les auteurs et leurs droits ? Quelle analyse peut-on faire du marché du livre au Bénin en général et de la gestion des droits d’auteurs en particulier ?

Analyse critique du marché du livre au Bénin

Dresser un état des lieux des droits d’auteurs au Bénin, reviendrait avant tout, à passer au crible de l’analyse la place-même de la culture, de l’éducation et des politiques respectives qui les accompagnent. Ainsi, il convient de faire remarquer d’entrée de jeu, que le marché de l’écriture, du livre est de plus en plus difficile au Bénin, puisque le goût pour la lecture, la culture tend à s’affadir ; et que la production de livres devient une aventure «ambiguë». Les raisons de cet état de choses paraissent multiples, tant méritent-elles un approfondissement. D’une part l’invasion des Technologies de l’Information et de la Communication lesquelles constituent un véritable fait social total pour citer Marcel Mauss, aujourd’hui et suscitant de nouvelles questions. Les Tic(s) se heurtent à la question de leurs propres finalités, instaurant un conflit entre téléologie et axiologie. La valeur réside-t-elle dans la finalité des Tic(s) ou la finalité (les finalités) coïncide avec la valeur ? Ces questions sont loin d’être résolues et se complexifient avec les problèmes liés à l’éducation au Bénin, les problèmes liés au système éducatif béninois . La culture en tant que connaissance spécialisée et généralisée mais également en tant que représentations symboliques, paradigmes d’un peuple d’une société donc la culture dans sa double dimension est en perte de vitesse du fait du phénomène des Tic (s) et des problèmes structurels de l’éducation au Bénin.  Les gens ne lisent plus ! Les jeunes ne lisent plus ! Parce qu’ils sont pris dans l’engrenage de la culture de l’image et se retrouvent face à un système éducatif qui ne s’est pas encore stabilisé.  La difficulté à être auteur, écrivain au Bénin réside également dans l’absence d’une bonne politique en termes de visibilité des maisons d’édition. Les maisons d’édition au Bénin de par notre propre expérience d’écrivain n’ont pas su développer des stratégies de valorisation des œuvres et d’innovation en termes de lignes éditoriales originales pouvant susciter l’attention et l’intérêt dans un contexte de désamour de la « culture ».  Parler des droits d’auteurs, c’est donc faire un diagnostic du système encore en construction et pas harmonisé.

Nombre d’écrivains béninois s’auto-publient ou publient à l’extérieur du fait des difficultés liées au marché de la lecture, de l’édition et des droits d’auteurs.  Les droits d’auteur semblent en conséquence ne pas être un acquis au Bénin ; puisque l’effort de l’écrivain, de l’auteur ne cesse de buter à un ensemble de facteurs qui tiennent comme nous l’avons développé du contexte socioculturel et des dysfonctionnements liés au système éducatif. Ainsi, lors de la journée mondiale du livre et du droit d’auteur, célébrée ce 23 avril 2018 à travers le monde entier sur le thème : « lire, c’est mon droit », quelques écrivains béninois dont Fassinou Adélaïde Allagbada ont saisi l’occasion pour exprimer leurs conditions difficiles de vie et de travail.  Elle affirme : « Non, jamais. Je n’ai jamais joui de mon droit d’auteur. J’ai publié des œuvres ici au Bénin comme en France. J’ai déposé mes publications à la bibliothèque nationale. Mais je n’en joui pas. Normalement, la bibliothèque nationale et le Bureau béninois du droit d’auteurs et des droits voisins (Bubedra), devaient travailler de concert de manière à ce que ceux qui publient des ouvrages et qui les déposent à la bibliothèque nationale, puissent jouir de leurs droits d’auteur. « Pire, au Bénin ici si tu n’as pas les moyens pour publier, tu ne sortiras aucun ouvrage » .

On pourrait ainsi dire sans risque de se tromper que les droits d’auteur au Bénin ont une réalité juridico-légale, mais peinent à s’inscrire dans la réalité sociohistorique. Il convient d’interroger les causes profondes de cet état de chose et d’approfondir les recherches ainsi que les analyses pour un changement de l’ordre actuel des choses à travers des réformes concrètes tant sur le plan de l’éducation formelle et informelle, tant sur le plan du fonctionnement des maisons d’édition, du BUBEDRA et des ordres organismes de gestion et de promotion de la culture au Bénin.

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