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[FR] Entretien exclusif avec Anivince Jean-Baptiste, Directeur du Regwoupman Ekriven Kreyòl (REK)

"Être écrivain, c’est appartenir à une littérature. Appartenir à une littérature, c’est appartenir à un peuple. Et appartenir à un peuple, c’est appartenir à une langue."


  • Vous êtes poète, fondateur de Tanbou-Literè, Animateur de l’émission littéraire Pawòl kreyòl, Directeur de « Regwoupman Ekriven Kreyòl », plateforme qui réunit une quarantaine d'écrivains créoles, plus en détails, c'est quoi le REK ?

Je remercie du fond du cœur le staff du journal de m’avoir choisi comme personnalité à interviewer dans cette rubrique. C’est vraiment un immense plaisir.  

Bon ! La façon la plus simpliste et relativement englobante de définir REK consiste à dire qu’il s’agit d’un mouvement intergénérationnel d’écrivains et d’artistes qui font de la langue créole le medium par excellence pour communiquer leur folie, leur vision, leur désir, leur douleur, leur joie, leur flux inconsolable de cris nourri par l’indifférence d’un État perdu dans le tohu-bohu de ses bêtises séculaires, nourri par la zombification volontaire et l’aliénation maladive d’une élite intellectuelle arrogante qui se laisse, malgré l’histoire de notre Haïti, utilisée.

Fondée en août 2013 par le poète Manno Ejèn, Regwoupman Ekriven Kreyòl (REK) est cet espace de réflexion et de débat autour de la littérature créole ayitienne, ses forces et ses faiblesses, sa diffusion en Haïti et surtout dans la Caraïbe créolophone, etc. Parmi nos objectifs, je peux citer : créer toute sorte d’institutions pouvant accompagner de façon productive le développement de la littérature de la langue nationale ayitienne ; faire connaitre et enrichir le patrimoine littéraire du créole ; créer un réseau dynamique de lecteurs pour la consommation des œuvres produites dans la langue de Morisseau Leroy ; être une référence nationale et internationale pour tout ce qui concerne la littérature créole.

 

  • Quels critères remplissent vos écrivains ?

Les critères varient en fonction de la catégorie. Par exemple, REK compte des « manm vyewo » qui regroupent des ainés, je dirais, qui accumulent un certain nombre d’années dans la littérature et dans la vie ; des membres supporteurs ; des membres qui se retrouvent dans la catégorie pépinière (peuvent êtres des enfants qui sont intéressés à l’écriture ou à la lecture) ; des membres actifs. Ce qui est sûr, c’est que, pour être un « Reken », il faut au moins publier une œuvre en créole (pas valable pour la catégorie pépinière). L’écrivain REK c’est bien ce créateur qui est caractérisé par cette volonté acharnée de travailler pour la langue et la littérature créole en créole.

 

  • Où pouvez-vous situer l'apport de REK dans la littérature haïtienne ?

Tout d’abord, nous devons voir Regwoupman Ekriven Kreyòl (REK) comme le premier effort historique et mondial formel visant à réunir tous ceux et toutes celles qui utilisent la langue créole dans la dynamique de la création littéraire. C’est déjà quelque chose de neuf pour notre littérature. Je dois également vous dire, Marc Sony, que REK ne minimise pas l’expérience combien enrichissante du mouvement indigéniste haïtien. Mais, il faut aussi reconnaitre que, malgré cette volonté de réappropriation de nous-même par la valorisation de notre culture populaire, les recherches ont montré que ce mouvement est au seuil de la pauvreté extrême en matière de production dans la langue nationale ayitienne. S’il faut valoriser la culture, il faut aussi valoriser le véhicule naturel de cette culture qu’est la langue. La langue de cette culture.

REK a créé, pour le bonheur de la littérature créole, l’Atelye Regwoupman Ekriven Kreyòl. C’est une maison d’édition qui publie exclusivement des textes produits en créole. Il y a quelque chose que je dois souligner, c’est justement cette forme poétique initiée par le numéro 1 de REK, Manno Ejèn. C’est la « pwezi anwoule ». Cette forme de poésie condensée inspirée du parler « daki » ayitien, et qui puise son sens et son essence dans l’intarissable patrimoine immatériel ayitien. Pour REK la littérature est avant tout valorisation d’un peuple à travers sa langue. En d’autres termes, l’écriture littéraire n’est pas innocente.  Et écrire dans une langue, choisir une langue d’écriture l’est encore moins. Cette définition classique qui fait de la littérature « un miroir social » garde encore sa fraicheur malgré son âge. Si la littérature haïtienne est le miroir de la société haïtienne, ben, je dis haut et fort que la société doit pouvoir se regarder à travers ce miroir pour se corriger et se contempler. Et pour cela, il faut que les artisans de ce miroir social (les écrivains) ne négligent pas la langue de la société.

Tous les membres de REK et de Tanbou-Literè mémorisent cette parole par cœur.  Être écrivain, c’est appartenir à une littérature. Appartenir à une littérature, c’est appartenir à un peuple. Et appartenir à un peuple, c’est appartenir à une langue. Chaque écrivain doit choisir la langue du peuple qu’il veut enrichir. Écrire dans une langue, c’est enrichir cette langue. Enrichir cette langue, c’est enrichir le peuple qui parle cette langue. C’est surtout l’une des raisons qui me poussent à faire cette différence entre « écrivain haïtien » et « écrivain en Haïti ». Selon ma compréhension, on peut être « écrivain en Haïti », sans être « Écrivain haïtien ». Tout d’abord, comment être écrivain haïtien sans jamais rien écrire dans la langue de l’Haïtien? Autrement dit, comment se dire écrivain haïtien sans jamais rien écrire en haïtien (la langue haïtienne) ? C’est valable pour un écrivain anglais, français… 

 

  • C'est quoi un écrivain Créole ?

Une belle question. C’est une question qui allume toujours le feu entre mon ami et compère Iléus Papillon et moi. Être écrivain créole, c’est être conscient.  Déjà le terme « créole » à lui seul rappelle un chapitre à la fois triste pour l’homme noir, honteux et dégradant pour l’homme blanc et pitoyable pour l’humanité. Je veux justement parler de cette période où la colonisation et l’esclavage faisaient rage au profit d’une soi-disant « civilisation ».

« Créole » est un mot triste qui avait un contenu triste. Mais, aujourd’hui, pour ce mot, je parlerais d’une sorte de perte sémantique pour la conquête heureuse d’autres sens. À mon avis, « créole » peut vouloir dire mémoire. Cette mémoire de notre histoire qu’on ne doit pas perdre ; cette mémoire de notre identité qu’on ne doit pas mépriser ; cette mémoire de la tribulation discriminatoire et inhumaine que subissaient nos ancêtres, des êtres humains innocents, à cause de leur couleur de peau.  Mémoire d’un peuple que l’amnésie ne doit pas dévaliser ni dévaloriser. Donc, tout cela, c’est pour dire qu’être écrivain créole ne se résume pas à une question de langue. C’est aussi s’inscrire dans une bataille d’affirmation identitaire. C’est surtout cette prise de conscience de ses racines en tant que créateur. Être écrivain créole, c’est être conscient de l’existence d’une chaine de séquelles coloniales qu’il faut combattre à coup de plume, à coup de discours. C’est aussi déclarer la guerre à la domination, à la zombification, au bovarysme collectif, à l’aliénation, à l’acculturation, à l’exploitation inhumaine de l’homme par l’homme. Être écrivain créole, c’est dire non aux éléments déjà pourris de l’élite intellectuelle, ces oranges pourris, qui veulent emmener des jeunes en quête de « visibilité » dans leur panier de francophilie zombificatoire et zombificatrice. Moi, ma parole ne concerne pas seulement Ayiti.

Je parle pour des milliers de jeunes de l’Afrique, de la Caraïbe, qui, malheureusement, sont obligés de suivre des ainés en mission inconsciente ou consciente pour l’occident, pour la France. Je crois en l’humanité. L’Homme doit sauver l’humanité de l’animosité de l’Homme. L’élite intellectuelle des peuples noirs doit être au service de leur peuple avant toute chose. La France a une technique simple pour faire marcher nos intellectuels : les honorer. Les décorer de mille honneurs qui sont en réalité une chaine de déshonneurs autour de leur cou. La France vous honore pour vous marquer.  L’étranger ne vous respectera jamais s’il peut vous utiliser à sa guise. Je le redis : l’élite intellectuelle des peuples noirs doit refaire l’image de ses ancêtres à travers chaque action posée, chaque parole dite...Notre culture contient suffisamment d’énergie et de magie pour nous aider à agir comme il faut.  Mais, moi, Anivince, je combattrai, dans la mesure de mes moyens, toutes paroles ou actions qui portent l’empreinte maudite de la domination culturelle, linguistique ou autres. L’élite intellectuelle haïtienne est responsable de la situation d’Haïti.  Cette élite n’arrive pas jusqu’à présent à adopter le meilleur moyen de toucher son peuple. D’ailleurs, la langue de l’élite n’est pas la langue du peuple. Autrefois encore, un Haïtien, un écrivain connu questionne notre « 1er janvier 1804 » comme quoi nous avions acquis trop tôt notre indépendance, ce Grand patrimoine mondial. Mais, ce n’est pas sérieux. Pourtant, cet écrivain a une audience dans notre société. Il a un certain capital symbolique qui lui donnerait cette capacité d’influencer… Mon pays doit vivre.  Haïti jouera le rôle fatidique et déterminant qu’elle a toujours joué dans le cours évolutif du monde.  Mon Haïti est à quelques mètres de l’Haïti forgée par les maitres de l’élite.    

 

  • Votre espace est-il ouvert aux écrivains antillais ? 

Vous savez ? L’envie de voir pousser partout dans la Caraïbe des « Branches » de REK nous habite dès la création du mouvement. Haïti, mère de la liberté à une communauté d’histoire avec le reste de la Caraïbe. Il y a des frères et sœurs de la Guadeloupe, de la Martinique qui nous contactent déjà sur la nécessité de la présence d’un Regwoupman Ekriven Kreyòl dans leur pays. L’équipe REK Ayiti travaille kinalaganach pour convertir ce projet en réalité.

   

  • Quel avenir pour la littérature créole ? 

L’avenir de la littérature créole dépend de l’avenir des peuples qui parlent créole. L’avenir de la littérature créole haïtienne et l’avenir du peuple haïtien sont intrinsèquement liés. Déjà, le premier texte littéraire connu de la littérature créole d’Haïti nous conduit dans les années 1750. C’est le texte « Lisette quitté la plaine » de Duvivier de la Mahotière. De 1750 à 1950 (200 ans), on pouvait facilement repérer les titres parus dans la langue créole. Aujourd’hui, faire un inventaire de tous les livres publiés en créole n’est pas un exercice facile. Et ceci, même si l’on considère la période 2000 – 2018. Pour sûr, il y a des poètes partout sur les 27 750 km² d’Haïti qui écrivent seulement en créole, comme le romancier Pierre Michel Chéry, par exemple ; il y a des poètes qui publient leur première œuvre dans la langue créole et qui trouvent l’estime de la société. Cela n’était même pas envisageable à un temps. La langue créole a depuis décembre 2014 une académie. Il y a des prix littéraires, comme Pri Pwezi Kreyòl Dominique Batraville qui, comme le nom l’indique, ne récompense que le travail des poètes qui écrivent dans la langue nationale d’Haïti. Le grand travail aujourd’hui reste et demeure la multiplication des institutions pour encadrer cette littérature : Prix et clubs littéraires, éditions donnant une place de choix à la littérature créole, l’enseignement de cette littérature à l’école. Je l’ai toujours dit : il faut un cours de littérature créole dans le programme scolaire haïtien. L’école, comme agent puissant de socialisation, doit pouvoir valoriser la langue créole à travers l’enseignement de sa littérature. L’État doit jouer sa partition.

 

  • Pour terminer, quels sont vos projets en cours ?

Bon ! Beaucoup. Mais le plus urgent, c’est l’organisation d’un colloque sur la littérature créole, la situation des écrivains qui écrivent en créole.

 

  • Anivince Jean-Baptiste, merci

C’est moi qui vous remercie.


Propos recueillis par: Ricot Marc Sony et Livenson Joseph.

Retrouver cette interview dans le magazine "Publishers & Books" de septembre 2018. © OAPE 2018


 

 

 

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