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[FR] Entretien avec Michel Tagne Foko - écrivain camerounais - par Ricot Marc Sony

Michel Tagne Foko est un romancier et éditeur camerounais. Il est l’auteur de nombreuses publications dont « Le Secret du mystique ». La revue « Publishers & Books » de l’OAPE l’a rencontré. Échanges exclusifs.

Michel Tagne Foko, vous avez publié « Le Secret du mystique » aux éditions Edilivre-Aparis, c'est un récit qui fait l'exégèse des scènes de la vie quotidienne d’une population animiste en pays Bamiléké dans la forêt équatoriale à l'ouest du Cameroun qui fait voir l'étroite imbrication entre l'homme, la nature et les forces du « monde de l'au-delà ». Dans quel contexte avez-vous écrit un tel livre ?

J’ai constaté que très souvent, on parle à la place des animistes. Les bibliothèques sont bondées d’œuvres traitant de peuples premiers, mais la plupart du temps, celui ou celle qui traite le sujet n’est pas animiste. L’ethnologie ressemble aujourd’hui beaucoup plus à la zoologie. On vient, on vous observe, et on écrit sur vous. J’en avais donc marre de cette pratique.

J’ai écrit ce livre pour contribuer, à ma manière, avec mon œil d’animiste, à la compréhension des autres. À ce sujet, une nouvelle édition complétée va bientôt paraître, chez un autre éditeur, pour des bibliothèques universitaires américaines…

Même l’actualité me conforte dans ma révolte, puisque cette pratique continue de plus belle. Le président français Emmanuel Macron a décidé fin novembre 2018, lorsqu'il a reçu le rapport qu'il avait commandé à l'historienne Bénédicte Savoy et l'écrivain et universitaire Felwine Sarr, de la restitution d'œuvres d'art africaines obtenues pendant la colonisation. Aucun animiste n’était invité à la table, et pourtant les œuvres dont on parle appartiennent au patrimoine culturel animiste. Des œuvres animistes pour la plupart... Dogon, Fang, Bamiléké, vaudou, etc.    

 

D’où vient votre désir d’être écrivain ? C’est depuis tout petit ?

Non, pas du tout. Lorsque l’on est tout petit, on rêve de plein de choses, mais pas de ça. Je ne savais pas trop ce que c’était. Il n’y avait personne autour de moi qui écrivait des livres, alors ça ne se posait même pas comme rêve. On rêve, très généralement, avec ce que l’on possède. Avec ce que l’on a déjà vu se réaliser, avec ce que l’on connaît. Ma grand-mère disait ceci : « On ne rêve du milliard que parce qu’on sait que ça existe ».

 

Écrire en Afrique n'est pas une chose aisée puisqu'il y a une pénurie de maisons d'édition, en tant qu'éditeur camerounais. Quelles suggestions pouvez-vous apporter pour résoudre cette problématique ?

Heureusement qu’aujourd’hui on n’a plus besoin d’éditeur pour écrire. Tout est démocratisé. Les lois se sont assoupies. On peut être son propre éditeur. Internet a révolutionné le monde. Les talents émergeront naturellement… Les subventions suivront. Le rêve finira toujours par triompher !

 

Quels auteurs vous ont le plus influencé dans la littérature africaine ?

J’ai peu lu des livres écrits par des Africains. Vous savez, au Cameroun, il n’y a encore pas très longtemps, on avait plus de chance de lire Baudelaire que Mongo Beti, ou encore Calixthe Beyala...

Je pense tout de même que je n’ai pas senti de manque de ce côté-là, j’étais bercé par les œuvres d’auteurs afrodescendants : Raphaël Confiant, Toni Morrison, Patrick Chamoiseau, Maya Angelou, etc. Et jusqu’aujourd’hui, j’ai gardé un grand amour pour la Caraïbe et les Amériques. J’adore l’haïtien Gary Victor, et je suis très fan de Patrick Chamoiseau. Son nouveau livre La Matière de l’absence est un bijou.

Bien plus tard, je me suis rattrapé, réconcilié avec les écrivains africains, en découvrant les œuvres de l’immense Ken Bugul, du Sénégal. Mia Couto, Mozambique. Petina Gappah, Zimbabwe. Emmanuel Dongala, Congo. Aminata Sow Fall, Sénégal. Etc.

 

Avez-vous un projet éditorial en cours ? Comment évolue-t-il ?

Mon prochain livre est complètement un prétexte pour parler de Lègbâ — un dieu vaudou que j’ai découvert grâce à l’écrivain haïtien-canadien Dany Laferrière lorsqu’il faisait son entrée en tant qu’immortel à l’Académie française. À cette occasion, il décide d’inscrire sur son épée l’insigne du dieu Lègbâ. Je décide dès lors d’en apprendre un peu plus sur ce dieu qui fascine tant le nouvel académicien. Je commande plusieurs livres sur le sujet. Je me documente. Il y a comme un goût d’inachevé dans les œuvres que je possède. Je prends donc une décision : aller au plus près des gens qui connaissent Lêgba. J’avais le choix entre deux destinations, deux pays : Haïti ou le Bénin.

Haïti, ce n’était pas mal comme idée surtout que j’adore Port-au-Prince et le goût des gens qui y sont. Pétionville, banlieue de Port-au-Prince, avec son quartier « Jalousie » suspendu en hauteur sur une architecture ressemblante aux favelas…

Mais j’ai quand même préféré le Bénin parce qu’il se dit que c’est la « terre mère » du vaudou, même si j’ai souvent passé mon temps à défendre une autre thèse…

Plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer, à de nombreuses reprises, Dany Laferrière, et je l’ai assez de fois remercié pour cela, pour avoir aiguisé ma curiosité !

 

Vous pensez quoi de l'Édition numérique qui tarde à se développer en Afrique ?

C’est la solution de demain. La population est jeune, le nombre de smartphones explose déjà dans le continent. Que l’Afrique le veuille ou non, l’édition sera numérique, et elle devra s’y mettre, comme tout le reste du monde. Maintenant, aux politiques de mettre en œuvre des actions adaptées afin d’accompagner cette révolution inévitable, et ne pas se laisser dépasser par les événements...

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes écrivains ?

Le conseil premier serait d’inciter les gens à la lecture, à la curiosité de ce qui se fait. Ça permet de s’améliorer, ou de se conforter. Ce petit conseil pourrait paraître simpliste, pourtant il est essentiel… très souvent, on est tenté de toujours vouloir écrire sans s’intéresser à ce que les autres ont écrit. Pour l’éditeur que je suis, et cela fait déjà plusieurs années maintenant que j’exerce ce métier, je pense fermement qu’un bon écrivain est un bon lecteur. 

Publishers & Books Ricot Marc Sony

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