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[FR] Entretien avec Marc-André Ledoux - Directeur des NENA par Ulrich Talla Wamba & Mayonmoun Zenabou

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Publishers & Books: Quelle est la genèse de la Librairie Numérique Africaine ? Comment est né ce projet inédit dans cet environnement hostile ?
 
Marc-André Ledoux: La LNA résulte de l’application du plan stratégique de NENA pour l’atteinte de son objectif de réaliser une présence permanente et autonome de l’édition africaine sur la toile. Elle était prévue dès la fondation de NENA. Son démarrage s’est réalisé en 2014 dès qu’un nombre minimum de livres numériques ont été publiés par NENA.

La librairie se revendique indépendante et ne perçoit aucun financement extérieur. Les financements (publics ou privés) sont-ils un frein pour la maturation et la durabilité des projets culturels en Afrique ?

Les financements publics, sous forme notamment de concours, sont souvent un piège pour toute entreprise en Afrique en détournant pendant une longue durée des ressources internes pour préparer les projets dans des formulaires complexes et toujours différents d’un bailleur à l’autre, pour à la fin se voir refuser. Dès le départ NENA a compté sur ses revenus propres venant de ses clients privés. Tactiquement, aussi nous avons commencé par l’édition juridique, davantage génératrice de revenus, avant de nous diversifier dans les autres contenus. Que des financements publics viennent, c’est normal et souhaitable car la culture doit être soutenue, mais il faut les considérer comme un supplément aléatoire. Nos états africains sont pauvres et les formules de financement inadaptées parce que ce qui intéresse d’abord les autorités publiques, ce sont les cérémonies de lancement. Si seulement l’UNESCO et l’OIF et les ministères de la culture voulaient nous écouter, nous saurions leur dire quoi faire pour qu’à un coût relativement modeste, le livre numérique africain fasse désormais partie du patrimoine culturel de l’humanité.

Déjà 10 ans que la Librairie existe. (Joyeux anniversaire !) Quel est le secret des Nouvelles Éditions Numériques Africaines (NENA) ? Et de sa librairie ?

Plus de 1100 livres en août 2018. Le secret  : à part la rigueur et la compétence (nous sommes à la pointe de la technologie d’édition numérique), c’est la même règle qui s’applique à toute entreprise africaine : c’est la vision de l’entrepreneuriat social, basée sur la primauté de la mission sociale sur la rentabilité. C’est cette vision qui permet de durer et de mobiliser les ressources, humaines pour commencer. Je ne peux ici détailler davantage, je donne seulement le tuyau.

On continue de noter une sorte de résistance des grands éditeurs africains. Pour vous, où se pose le problème ?

Nous avons des ententes avec plus de 35 éditeurs africains. Entre le moment de notre proposition de coédition numérique et celui de la signature du contrat, il s’écoule entre une semaine et 4 ans, avec une moyenne de 18 mois, autant pour obtenir les livres à numériser. Les éditeurs africains sont un peu frileux et sceptiques, malgré notre proposition sans risque et ne présentant que des avantages. Alors nous devons expliquer patiemment que, certes le numérique n’apportera pas des millions le mois prochain, mais il est inévitable et si on veut être présents dans 5 ans, il faut commencer aujourd’hui à numériser. Mais aujourd’hui nous avons un argument de taille. Nos bibliothèques numériques vendues par abonnement vont nous permettre bientôt de remettre des redevances de plus en plus intéressantes aux ayant droits. Nous préparons donc l’argument sonnant et trébuchant.

Quelle la place du téléphone mobile dans la valorisation de la lecture, du livre numérique en Afrique ?

Nous aurons très bientôt notre application « Bibliothèque numérique africaine » permettant à tout utilisateur d’un téléphone mobile de lire tout livre numérique africain disponible sur la LNA, en autant qu’il soit abonné, via au début par les institutions d’enseignement.

Lors des salons professionnels du livre en Afrique (notamment les Salons), on évoque très peu la question du numérique. Avons-nous des chiffres aujourd’hui crédibles sur le marché de ce produit de l’Édition au Sénégal ? En Afrique de l’Ouest ? Ou en Afrique ?

Pas exact, le numérique est régulièrement discuté dans les salons où nous participons, à Dakar, Paris, Bruxelles, Genève, Tunis. L’heure n’est pas aux statistiques, bien que nous ayons quelques données à l’interne. Le défi aujourd’hui est d’avoir au moins 5 000 livres numériques africains concentrés sur une plate-forme africaine commune, qui est la LNA. Sur cette base on parlera ensuite de statistiques.

La question de la distribution des ouvrages reste au cœur des enjeux de l’édition en Afrique. Comment toucher les clients à l’autre bout du continent ?

Il faut comprendre que nous avons deux modèles économiques : la vente de livres numériques individuels téléchargés, qui sont aux formats ePub PDF et MP3, et l’abonnement à des bibliothèques numériques avec les mêmes livres numériques au format HTML et parfois PDF, pour une lecture en ligne. Pour le premier modèle, la promotion est affaire de eMarketing, pour le second, ce sont des démarches ciblées auprès de clients potentiels identifiés.

Comment allier efficacement traditions, et modernités technologiques pour satisfaire la demande et augmenter son chiffre d’affaire ?

Nous avons publié ou préparons quelques livres en langues nationales (wolof et poular). C’est une diversification que nous ferons de plus en plus, nécessairement.

Un dernier mot à l’attention de nos différents lecteurs ? Sur vos projets futurs, par exemple ?

Nos projets ne manquent pas. Nous travaillons sur des livres numériques interactifs pour handicapés visuels. Nous visons d’ici un an ajouter une option d’impression à la demande pour certains de nos livres numériques. Nous savons ce qu’il faut faire pour produire du livre numérique scolaire. Nous n’oublions pas les revues et magazines. L’avenir de la LNA est d’être une boutique culturelle africaine où d’autres produits culturels (œuvres d’art plastique, documentaires, …), voisineront l’offre livresque. NENA a fondé la LNA certes et est en mesure de la gérer de façon continue. Mais sa destinée est d’être mutualisée, de devenir un outil commun de l’industrie africaine de l’édition, gérée donc collectivement. Cela se fera en son temps.


Entretien à retrouver dans le magazine "Publishers & Books" de juillet 2018.

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