Dr raphael thierry repond aux questions de publishers books by oape interview avec ulrich talla wamba lettres d afrique francfort 2019

[FR] Dr Raphaël Thierry à cœur ouvert « Lettres d’Afrique : il y a eu plusieurs moments très beaux durant ce programme »

La rédaction de « Publishers & Books » est allée à la rencontre du coordonnateur du programme Lettres d’Afrique « Changing the Narrative » à la foire du livre de Francfort 2018. Le chercheur refait le bilan de l’évènement et s’exprime sur l’actualité livresque du moment. Entretien exclusif. Propos recueillis par Ulrich Talla Wamba.

P & B : Bonjour Raphaël Thierry et merci pour accepter de répondre à nos questions pour le compte de la revue « Publishers & Books » de l’OAPE. En octobre 2018, le Pavillon « Lettres d’Afrique » a accueilli 19 pays. Comment s’est effectué le casting ? Le déploiement sur le terrain ?

R.T. : Bonjour et merci pour votre intérêt. L’espace Lettres d’Afrique « Changing the Narrative » dont j’ai été en charge de la conception et de la programmation à l’occasion de la Foire du livre de Francfort était, en effet, organisé pour la première fois. Il s’agissait par ailleurs de l’implantation du label « Lettres d’Afrique » à Francfort, déjà représenté à Paris en 2017 et 2018 ainsi qu’à Bruxelles en 2018 et dont l’organisation au sein de Livre Paris 2019 se trouve actuellement très agitée suite à la publication d’un surprenant article d’Actualitté (https://www.actualitte.com/article/monde-edition/payetonstand-pas-de-pavillon-des-lettres-d-afrique-a-livre-paris-2019/93472) .

Pour ma part, voici désormais quatre mois que les festivités de Francfort sont terminées, il m’est aujourd’hui plus facile de faire un bilan à froid. Pour répondre à votre question donc, je dirais que l’ensemble du programme a répondu à l’impératif de « tirer le meilleur » de la présence éditoriale à Francfort. C’était, pour ne rien vous cacher, un casse-être d’ordre économique, géopolitique et intellectuel, sachant que le programme a été confirmé en juillet 2018, soit moins de trois mois avant la foire, avec des moyens financiers et logistiques pour le moins limités du sponsor principal (l’Agence Culturelle Africaine) et, admettons-le, une prudence généralisée (pour ne pas parler de méfiance) vis-à-vis d’une proposition de programme culturel faisant la place centrale à l’édition africaine et ne concernant pas, sinon marginalement, l’édition européenne de littératures africaines. 19 pays africains étaient, en effet, représentés au sein de ce programme, ainsi que quatre pays non-africains pour échanger autour d’une vingtaine de rencontres et tables rondes, dont les thématiques étaient principalement littéraires et intellectuelles : il n’était pas question à Francfort d’inviter des éditeurs africains à parler de leur travail « d’éditeurs africains », mais bien davantage de proposer un espace où ces derniers puissent défendre leurs lignes éditoriales, leurs auteurs, leurs ouvrages, bref, ce qui intéresse au final le grand public et les professionnels avec qui ces derniers sont amenés à échanger. C’était le premier niveau de ce « Changing the Narrative ».

Le « casting » n’en était pas vraiment un (je n’en avais ni les moyens, ni le temps, ni, je pense, la légitimité) mais était plutôt lié à une réflexion autour du sens d’un tel programme à Francfort, principal rendez-vous pour les échanges de droits dans le monde et évènement qui appartient à l’histoire du livre africain, pour différentes raisons sur lesquelles je reviendrai plus loin. Parmi les contraintes, il y avait la taille. Le stand était extrêmement petit : 25 m², dans un coin du hall 5.1, lui-même situé à l’une des extrémités de la Foire, il fallait donc tirer le meilleur parti de cette situation a fortiori tout à fait désavantageuse. Il a d’abord été nécessaire de s’appuyer sur le choix de la Foire qui a concentré la présence éditoriale du continent au sein d’un « African Stage » auquel il était possible de nouer le programme « Changing the Narrative ». Nous étions donc entourés d’éditeurs et de collectifs d’éditeurs anglophones et francophones qui n’avaient pas forcément été invités à d’autres rencontres et à qui il a été proposé d’intervenir dans le programme, durant des tables rondes ou des présentations de catalogues individuelles. Le programme a ensuite été complété à partir d’une réflexion autour de la représentation linguistique (demeurée incomplète, j’y reviendrai) et professionnelle liées à l’édition africaine : représentants de salons du livre africains, agents littéraires, organisateurs de prix littéraires, médias et chercheurs traitant à différents niveaux des problématiques de l’édition en Afrique. J’aurais aimé disposer de plus de temps pour proposer un programme encore plus transversal (j’ai en effet découvert la présence d’éditeurs africains que j’aurais volontiers conviés aux échanges lors de l’ouverture de la Foire) mais les choses étant ce qu’elles étaient, j’ai essayé de tirer le meilleur de la situation. Je parlais de l’isolement : j’ai tenté de décloisonner un peu le périmètre du stand à travers les partenariats médiatiques, ce qui a permis une couverture durant la foire, et surtout après. Il est important qu’un tel évènement ne s’évapore pas et que des traces restent, qui puissent servir à des projets futurs.

Pour résumer très globalement, « Changing the Narrative » a été organisé sur la base de la participation bénévole des intervenants, le budget mis à ma disposition ayant surtout permis de compléter le programme en logeant des modérateurs, qui ont eux-mêmes majoritairement financé leur voyage. Sur place, j’ai heureusement bénéficié du soutien logistique d’une collaboratrice de l’Agence Culturelle Africaine dont les compétences ont été salutaires. Pour résumer très globalement, « Changing the Narrative » a été organisé sur la base de la participation bénévole des intervenants, le budget mis à ma disposition ayant surtout permis de compléter le programme en logeant des modérateurs, qui ont eux-mêmes majoritairement financé leur voyage. Sur place, j’ai heureusement bénéficié du soutien logistique d’une collaboratrice de l’Agence Culturelle Africaine dont les compétences ont été salutaires. Le Bureau International de l’Edition Française (BIEF), qui organisait le programme d’invitation francophone à travers le stand francophone voisin où étaient présents une vingtaine d’éditeurs francophones nous a particulièrement soutenus dans la mise en réseau avec ces éditeurs. La présence francophone dans le programme « Changing the Narrative » leur revient très largement.

L’Institut Français nous a par ailleurs apporté un soutien providentiel d’une part en relayant un certain nombre de nos tables rondes dans le programme « francophone » de la Foire, et surtout en soutenant financièrement le voyage de deux écrivains publiés sur le continent, lesquels ont néanmoins accepté de participer au programme sans aucune rémunération. La Foire elle-même a contribué à notre visibilité en mettant le programme en valeur sur leur site internet et en le mentionnant dès la conférence de presse inaugurale. Je voudrais ici et une fois encore remercier chacun des participants et des soutiens pour leur engagement au sein de ce programme, bâtit avec les moyens du bord et des délais extrêmement serrés. Vous l’aurez compris, l’expérience a été éreintante et j’aurais aimé pouvoir proposer davantage de facilités à nos participants. Je ne peux ici et encore une fois que les remercier pour leur générosité et leur engagement vis-à-vis de ce programme.


« Publishers & Books » : Le pavillon a accueilli plusieurs conférences et échanges autour du Livre et de l’édition dont une thématique majeure sur le livre jeunesse. Quelle synthèse de la participation de ces professionnels à la Foire de Francfort ? Quel regard sur l’édition de jeunesse en Afrique ?


Dr Raphaël Thierry : Les éditeurs de jeunesse étaient nombreux à Francfort, leurs catalogues étaient très riches et la Foire mettait l’accent sur la production de jeunesse le mercredi 10 octobre 2018, jour de l’ouverture. Il était donc question de mettre le programme « Changing the Narrative » au diapason de la programmation générale. A un second niveau, il est évident que l’édition de jeunesse est un moteur de l’édition en Afrique depuis les années 1990, pour un ensemble de raisons liées au développement social, à l’alphabétisation, aux crises économiques, politiques et humanitaires qui touchent les enfants plus que tout autre, et enfin à l’essor de salons du livre de jeunesse, où l’édition africaine pour la jeunesse est très régulièrement représentée, à l’image de Montreuil, Genève ou Bologne. Il était donc important que ces éditeurs aient une place dans le programme, pas tant d’ailleurs pour leur caractère « d’éditeurs de jeunesse », mais bien plus pour la qualité et la beauté littéraire et artistique de leurs catalogues !


P & B : Parlons un instant des littératures en langues africaines. Tout d’abord, c’est quoi la (les) littérature (s) africaine (s) ? Quel est le regard de l’Agence culturelle africaine sur la littérature en langues africaines ?

R.T. : Une autre vaste question ! Au risque de vous surprendre, je vous répondrai déjà que je ne sais pas ce qu’est la littérature africaine. S’agit-il des œuvres produites par les écrivains nés sur le continent ? Résidant sur le continent ? Traitant de thématiques où de contextes propres au continent ? Ou bien s’agit-il plutôt d’une catégorie de classement au sein de collections d’éditeurs, bibliothèques, librairies et évènements littéraires, et qui peut très vite confiner à l’isolement indirect d’œuvres vis-à-vis du corpus mondial des lettres. C’est la raison pour laquelle « Changing the Narrative » n’a pas proposé de thématiques liées à « l’édition africaine » ou encore aux « littératures africaines », mais bien davantage des moments de réflexion autour des échanges littéraires et éditoriaux qui concernent les éditeurs africains au même titre que leurs homologues européens, asiatiques ou américains : le féminisme, le postcolonialisme, la création artistique, les relations au marché ou encore la place des langues « minorées » dans l’édition sont des thématiques internationales, qui parlent à tout le monde.

Il a seulement été question d’inverser un peu le « ratio » habituel où les professionnels du continent sont généralement minoritaires lorsque l’on aborde telle ou telle thématique internationale. L’idée derrière « Changing the Narrative », c’était justement de donner plus de place aux professionnels africains du livre, sans pour autant couper ces derniers du reste du monde sous prétextes de problématiques liées à des « niches » africaines.

Concernant l’Agence Culturelle Africaine et Aminata Diop Johnson, je ne suis pas membre de la structure et pourrais donc difficilement répondre à leur place. J’ai cependant le sentiment que leur trajectoire et l’évolution de leurs choix intellectuels doit être lue à l’aune de la présence littéraire africaine (majoritairement publiée en France) durant le Salon du livre de Paris depuis 2011. Leurs engagements me semblent d’une certaine manière liés à un contexte culturel et géopolitique dont les enjeux sont étroitement liés aux relations entre les Etats de l’espace francophone. La structure s’est par ailleurs récemment associée avec la Fondation Orange pour la mise sur pieds du Prix Orange du livre en Afrique, dédié aux œuvres littéraires publiées par des éditeurs africains francophones.

P & B : Quels sont pour vous les prochains défis de l’Afrique sur le plan culturel ? Éditorial ? Livresque ?

R.T. : De l’Afrique, je ne sais pas. Je suis européen, et nous autres sommes souvent très forts pour trouver des solutions miracles et pour faire des recommandations magiques à « l’Afrique ». Si cela peut sembler naïf, je dirai cependant que le défi relève du renforcement des échanges littéraires, éditoriaux et économiques, de manière plus équitable, moins verticale Nord-Sud : ce schéma, a-t-il un sens autre qu’économique ? J’aimerais par exemple que des éditeurs comme le nigérian Cassava Republic, qui implante des filiales au Royaume-Uni et aux Etats Unis fassent des émules chez les éditeurs d’Afrique francophone. Il serait également souhaitable qu’un collectif comme l’African Books Collective, qui représente quelques 155 éditeurs du continent et diffuse plus de 3 000 titres à partir d’Oxford puisse représenter davantage d’éditeurs francophones. Depuis la faillite du projet de diffusion L’Oiseau Indigo en 2018, il y a un déficit criant d’initiatives de diffusion pour les éditeurs francophones. L’association d’éditeurs subsahariens Afrilivres n’a pas su faire perdurer la plateforme de distribution internationale qu’elle avait inauguré en partenariat avec le français Servedit en 2005. Il serait probablement bon que les investissements internationaux dans le secteur culturel renforcent la structuration des éditeurs. L’Association pour le Développement de l’Éducation en Afrique (ADEA) et l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI) ont récemment mis sur pieds deux plans d’action pour renforcer les échanges, le développement et la structuration du secteur du livre africain, dans le contexte de l’Agenda 2030 des Nations Unies pour le développement durable. Souhaitons que ces programmes impulsent une dynamique internationale tout aussi durable.

 

Buchmesse 2018 georg knoll raum publishers books by oape
© Georg Knoll  Raum / Bureau international de l'édition française (BIEF).

Quels peuvent être les enjeux et autres retombées de ce type de tribunes (Pavillon des Lettres d’Afrique) pour les littératures, les livres en Afrique ?

Je dirais que les meilleures retombées sont les réseaux et les relations qui se créent durant ces évènements. J’ai par exemple été immensément heureux de voir Jama Musse Jama, extraordinaire intellectuel et directeur de la Foire internationale du livre de Hargeysa (HIBF) au Somaliland nouer des contacts à Berlin, Bristol et Madagascar dans la perspective d’autres évènements et projets durant le programme. Ces connexions sont une de mes plus grandes fiertés et je suis convaincu que c’est le sens et l’avenir des choses : le monde du livre doit se penser comme un espace transversal et désintermédié au sein duquel des relations intellectuelles et économiques se nouent, sans systématiquement s’aligner sur des agendas géopolitiques. Durant le programme, j’ai aimé entendre des éditrices sud-africaine, canadienne et haïtienne se rejoindre dans leur propos sur le féminisme. J’ai de même aimé écouter cet intellectuel camerounais débattre avec cet éditeur sénégalais et ces universitaires du Royaume-Uni et d’Allemagne au sujet du panafricanisme et du postcolonialisme. J’ai tout autant aimé apprendre cette vaste histoire de la bande dessinée africaine et ses multiples influences internationales. J’ai été touché par ce rappel du contexte politique de l’édition et des enjeux de la liberté d’édition, en Afrique et dans le monde. J’ai été passionné par le propos de ces organisateurs d’évènements et de prix littéraires au Sénégal, au Somaliland, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Afrique du Sud, à l’Île Maurice et en Allemagne nous raconter leurs engagements, leurs politiques littéraires, leurs défis. J’ai été frappé par l’accessibilité de ces représentants de médias du Nigeria, d’Allemagne, des Etats Unis et du Royaume-Uni et de leur curiosité, attentes et ouverture à l’égard d’une « plus grande présence éditoriale africaine » dans leurs pages. J’ai été transporté par cette rencontre dédiée à l’édition en langues africaines, qui connectait le Berbère, le Somali et le Kinyarwanda autour d’enjeux finalement très proches. Je voudrais enfin me souvenir des paroles de ces éditrices jeunesse de Guinée, du Ghana, du Togo et de l’Île Maurice autour de leurs missions et des racines de leurs engagements. Chacune de ces rencontres continue de résonner en moi comme un moment qui faisait sens, qui me rassure quant à la possibilité d’un dialogue multiculturel au milieu d’une époque pleine de frontières et de peur de l’autre.

Quel bilan pouvez-vous faire de cette édition à la Foire de Francfort ? Pensez-vous que le regard porté sur l’Afrique s’améliore ?

Si l’on parle de Francfort, je pense que la politique de la Foire va actuellement dans une bonne direction avec le renforcement de leur programme d’invitation qui permet à des « petites nations » du livre d’être davantage représentées. Il y avait cette année un contexte particulier durant l’évènement, avec des manifestations liées à la résurgence de l’extrême droite allemande et les tensions que cela occasionnait durant la foire. Dans notre « coin », nous avons heureusement été plutôt préservés de ce climat, mais cela rappelle l’inscription politique, qu’on le veuille ou non, d’un tel programme dans le contexte européen actuel. Pour le bilan plus général à Francfort, je dirais qu’une de mes satisfactions est d’avoir rappelé que, loin de toute nostalgie, nous nous situions dans l’héritage de cet évènement majeur qu’a représenté la Foire 1980 qui rassemblait la production de 180 éditeurs du continent sous le thème « Africa: a Continent Assertsits Identity » et signifiait alors un moment clef de l’internationalisation de l’édition africaine. Quelques années plus tard et dans la continuité, l’African Books Collective était créé au Royaume-Uni. À ce niveau, je pense que le programme s’est ouvert de manière marquante avec une prise de parole du Prince Kum'a Ndumbe III qui était présent en 1980 et nous a rappelé le contexte politique dans lequel s’inscrivait « Africa: a Continent Assertsits Identity » dans un contexte d’Apartheid Sud-Africain et les prises de position fortes des intellectuels africains présents durant l’évènement. La prise de parole de Amari Sow, représentant de l’éditeur sénégalais de la regrettée Mariama Bâ, Prix Noma de l’édition en Afrique lors de cette même Foire 1980 était également un moment fort de cette ouverture, et je pense que le propos de Paulin Assem autour de la place de l’édition africaine comme garante de la préservation de l’équilibre au sein de la bibliodiversité nous a rappelé à ces enjeux du livre, tout aussi essentiels qu’universels.

Le programme s’est enfin refermé sur une prise de parole de l’éditrice ghanéenne Akoss Ofori-Mensah, qui compte parmi les fondateurs de l’African Books Collective en 1989. Elle a rappelé l’importance qu’avait signifiée en termes aussi bien économiques que symboliques la création de ce collectif pour porter une présence – précisément collective – de l’Afrique à travers le monde du livre.

Je voudrais voir « Changing the Narrative » comme à la fois un lointain et modeste héritier de ces grands moments, qui rappellent que l’industrie éditoriale africaine possède une riche et vaste histoire, et que cette histoire est toujours bien vive, puisqu’elle inspire toujours en 2018 de nouveaux projets.

Concernant le public, européen, je ne sais pas, il y a malheureusement encore beaucoup de chemin à réaliser pour toucher un public qui n’est pas déjà acquit à la cause. Il y a toujours une forme d’attrait pour l’exotisme dès lors que l’on touche aux questions littéraires (et culturelles) africaines en Allemagne, et plus largement en Europe. J’aimerais que la production littéraire et intellectuelle du continent africain soit un peu plus prise en compte pour ses qualités intrinsèques, qui n’ont finalement pas grand-chose à voir avec leurs géographies d’origine. Un écrivain du pays Bamanan peut nous toucher autant, si ce n’est davantage qu’un auteur du Baden-Württemberg, et vice et versa. L’enjeu est ici de décristalliser les géographies littéraires. Les auteurs africains de mêmes que leurs éditeurs ont des champs d’expression bien plus grands que les difficultés économiques, sociales du continent et peuvent exprimer bien davantage que de la résilience à travers leurs travaux. À nous européens de savoir le comprendre.

Quel est votre regret ? Et votre satisfécit pour cette édition ?

Moins que les faibles moyens alloués, mon premier regret porte principalement sur le temps qui m’a été donné pour organiser ce programme. J’ai très heureusement pu compter sur les précieux conseils d’amis et partenaires durant la mise en place du programme, mais la logistique est un gouffre : conceptualiser l’espace, définir un thème, une ligne éditoriale, un programme, trouver des partenaires complémentaires, additionné à un certain nombre de sollicitations liées à la logistique et à la communication, ça fait beaucoup en deux mois et demi. Je pense qu’un mois, voire deux mois supplémentaires n’auraient pas été de trop pour mettre sur pieds le programme, et sans doute lui donner davantage d’impact en termes de communication. Il n’y a pas eu que la communication qui a pêché, je pense. Mon principal regret demeure néanmoins lié à la fébrilité de la logistique durant la Foire. Je l’ai dit, j’ai heureusement été soutenu par une collaboratrice d’ACA très compétente. Néanmoins, deux personnes pour gérer in situ un programme rassemblant quelques 50 intervenants, c’est évidemment trop peu considérant toutes les exigences périphériques du programme.

Parmi les autres regrets, j’aurais souhaité mieux prendre en compte la diversité littéraire présente à Francfort. J’ai par exemple découvert sur place des éditeurs africains de langue portugaise, mais n’ai pu les inviter. Néanmoins, mon plus grand regret demeure lié cette éditrice gabonaise et à cet éditeur camerounais vis-à-vis de qui je n’ai pas pu tenir l’engagement qui j’avais pris de leur permettre de présenter leurs catalogues sur le stand, les plages horaires que je leur avais proposées se chevauchaient avec une autre activité d’éditeurs africains sur un espace voisin et il était insensé de dupliquer des évènements avec des éditeurs africains à Francfort. Il n’y avait ensuite plus de créneaux disponibles pour ces deux éditeurs et je pense que le programme était peut-être trop dense à ce niveau, et ne laissait pas d’alternative. S’il y avait une chose à refaire, ce serait bien de permettre à ces deux éditeurs de présenter leurs catalogues, en proposant un programme plus aéré. S’ils lisent cet entretien, qu’ils sachent d’ailleurs que je demeure tout à fait navré de ce raté et espère avoir l’occasion d’accorder la lumière que mérite leur travail à une autre occasion.

Pour le satisfecit, je dirais que c’est le retour global des éditeurs qui m’a convaincu de l’importance d’un tel programme pour, justement, désenclaver la présence éditoriale africaine au sein d’un évènement du livre européen. Il y a eu plusieurs moments très beaux durant ce programme, je pense notamment à cet échange très fusionnel entre l’écrivaine nigérienne Antoinette Tidjani Alou et l’animatrice culturelle nigériane Olatoun Gabi-Williams, ou encore à cette très belle parenthèse littéraire qu’a représenté la discussion entre l’écrivain et éditeur malgache Johary Ravaloson et Acèle Nadale, animatrice du portail Afrolivresque. La petite taille de l’espace a, je pense aussi, joué un rôle indirect dans cette atmosphère intimiste et fraternelle que je crois avoir ressentie durant les cinq jours de « Changing the Narrative ». Cela m’a conforté dans l’idée qu’il y a réellement un enjeu dans le renforcement de tels espaces, à Francfort et ailleurs, et qu’il n’y a pas forcément besoin de penser « grand et coûteux » pour offrir un programme de qualité. Je pense que la direction à prendre serait de renforcer la présence des auteurs publiés sur le continent, car ce sont souvent eux qui parlent le mieux leurs ouvrages, qui sont au cœur des enjeux culturel et économiques. Il faudrait par ailleurs pouvoir couvrir davantage les déplacements des intervenants et éviter au maximum la logique bénévole lorsque les participants donnent de leur temps et au final apportent de la plus-value au programme. Je soulignerais enfin un élément important : les éditeurs africains et les auteurs publiés sur le continent ont beaucoup de choses à échanger avec leurs confrères d’autres langues et régions du monde. Le public sera, je pense toujours au rendez-vous lorsque la place que l’on accorde à ces éditeurs et auteurs s’avère respectueuse, et qu’elle permet des échanges libres et ouverts. Cela pousse réellement à l’optimisme pour l’avenir, quels que soient les écueils économiques auxquels de tels projets sont invariablement confrontés.

Si vous étiez médecin, quel serait votre diagnostic sur l’état de santé de l’industrie du livre en Afrique ? De quoi soufrerait-t-elle précisément ?

Une question qui appelle une réponse aussi vaste que l’estuaire du Wouri ! Je suis navré, je ne peux pas répondre ici de manière globale. Je pourrais par contre vous recommander la lecture de cet extraordinaire Keynote de Richard A. B. Crabbe prononcé à Accra en 2018 et librement accessible grâce à l’éditeur écossais Hans Zell : « Revitalizing the Book Chain for National and International Cooperation » (https://www.academia.edu/38243661/Publishing_and_the_Book_in_Africa_-_A_Literature_Review_for_2018)
Citant Hans Zell, pour qui j’ai un immense respect, je pourrais également recommander la lecture de son excellent article « IndigenousPublishing in Africa – The Need for Research, Documentation, and Collaboration » (https://www.academia.edu/24429073/Indigenous_Publishing_in_Africa_The_Need_for_Research_Documentation_and_Collaboration).
Je pense que lorsque quelqu’un a dit l’essentiel, il n’est pas forcément nécessaire d’essayer de le paraphraser ou de le surpasser. De mon point de vue, tout, sinon une grande partie des enjeux et des perspectives sont exprimés dans ces deux articles.

Un dernier mot à l’attention de nos lecteurs ? De vos lecteurs ? Des projets futurs ? Des innovations prochaines attendues ?

À l’heure actuelle, je ne sais pas si ce programme en tant que tel sera organisé lors de la Foire de Francfort 2019. Les financements sont rares et la participation à un évènement comme Francfort demeure très coûteuse. J’ai néanmoins espoir que cette initiative puisse a minima servir de repère (parmi d’autres) pour de futurs évènements. Je pense qu’il y a tout un enjeu dans le renforcement des réseaux, et il y aurait matière à aller beaucoup plus loin à partir d’un tel programme. Dans la continuité de Francfort, j’ai par exemple réalisé une étude portant sur la mise en place d’une plateforme numérique dédiée au renforcement des échanges éditoriaux dans l’espace éditorial francophone. Ce sont là des projets qui animent mon espoir d’une suite concrète, au-delà de Francfort. L’histoire est là pour nous rappeler que des initiatives similaires ont eu lieu par le passé, à l’image de l’ouvrage The Book Trade of the World, dont le quatrième tome publié en 1984 et consacré à l’Afrique faisait directement suite à la Foire de Francfort 1980. Le passé nous montre ainsi souvent la voie à suivre et il faut seulement avoir la modestie de ne pas toujours chercher à refaire l’histoire.

 


Propos recueillis par Ulrich Talla Wamba, pour Publishers & Books, de l'OAPE.


"Publishers & Books" prépare un dossier spécial sur la participation de Lettres d'Afrique à Livre Paris 2019. © Tous les droits réservés.

Raphaël Thierry Publishers & Books Ulrich Talla Wamba Lettres d'Afrique Francfurt2018

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