Photo corinne fleury maurice interview talla wamba publishers books oape

[FR] Entretien avec Corinne Fleury, Directrice, Atelier des Nomades - Ile Maurice - par Ulrich Talla Wamba

  • Par oape
  • Le 10/03/2019

Dans sa parution de septembre 2018, le magazine "Publishers & Books" a fait un gros zoom sur la première édition du Festival du Livre jeunesse de Maurice, initiative de Mme Corinne Fleury,  Directrice des éditions Atelier des Nomades. Elle a répondu à nos questions et revient ici sur le bilan complet de l'évènement. Qu'est-ce qu'il faut retenir de cette édition pionnière ? Quels enjeux pour le pays ? Entretien exclusif. © Image : ION NEWS.

Bonjour Corinne Fleury, merci de nous recevoir et de répondre à nos questions pour le compte de la revue «Publishers & Books ». Vous êtes éditrice et promotrice du tout premier festival du Livre jeunesse de Maurice. Quelle est la genèse de cet évènement ? Quelle en était sa cible ?

Bonjour Ulrich et merci à vous pour l’intérêt porté sur notre évènement. Le Festival du Livre jeunesse Maurice est un projet que nous avions depuis quelque temps, qui a été nourri par l’expérience d’éditeur (Atelier des Nomades). Le constat était que : depuis des années, à chaque fois qu’on publie un nouveau livre pour la jeunesse, on essaye d’accompagner ce nouveau livre pour qu’il atteigne son public, et à chaque fois, on fait un lancement en invitant plusieurs personnes, des enfants, en organisant des ateliers, en faisant se déplacer des enfants dans des écoles, dans des associations, pour ces animations autour du livre.

On fait çà depuis quelques années, et on s’est rendu compte que le retour des enfants et des parents était assez chaleureux. Les gens étaient très demandeurs de ce type d’activités. Donc l’idée a émergé à partir de ce type d’expérience. En ce qui concerne la cible, une fois que nous avions eu envie d’élargir cet évènement par un festival du livre jeunesse (plus national), la cible était des enfants : des tout-petits jusqu’aux adolescents. On a vraiment voulu faire un évènement pour les enfants et leur donner le goût du livre. Pour qu’ils puissent venir et participer aux animations autour du livre.

Pour cela, on a fait appel à différents partenaires. Le plus gros d’entre eux a été l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Puisqu’il y a un an et demi, j’ai répondu à un appel à projets de l’OIF et l’Atelier des Nomades est sorti 2e lauréat de cet appel à projets et nous avons pu avoir un premier fonds de 6 000 euros pour démarrer le festival et ensuite, nous avons fait appel à différentes entreprises mauriciennes pour participer. Nous avons eu également l’Institut français, l’Alliance française, par exemple un hôtel qui a accepté d’héberger des auteurs et plusieurs autres qui ont pu se joindre à nous pour nous permettre de mettre en place cet évènement.

Quelle est la fiche signalétique de votre maison d’édition ?

L’Atelier des Nomades a été créé en 2010 et nous avons aujourd’hui près de 20 titres à notre catalogue, nous avons beaucoup de titres Arts de vivre, de jeunesse et depuis peu nous avons une collection de romans pour promouvoir les auteurs de l’Île Maurice et aussi ceux de l’océan indien. Cette maison d’édition a été créée suite à un constat qui était que nous étions peu d’éditeurs à apporter à la qualité de contenu une bonne fabrication du livre (en tant qu’objet). Et du coup, j’avais vraiment envie de mettre en place un projet pour que le livre mauricien soit qualitatif, donne envie d’être lu avec à chaque fois ce projet qui est de dire : nous voulons faire des livres de qualité, mais à un prix abordable (tout simplement, pour que la lecture soit accessible au plus grand nombre). C’est vraiment la base de ce projet éditorial qui, depuis huit ans est resté le même, c’est-à-dire : valoriser la culture mauricienne, promouvoir les échanges entre les auteurs, illustrateurs, artistes mauriciens internationaux pour essayer de créer une œuvre d’esprit et culturelle qui soit riche et intéressante.

Quel est votre profil Corinne Fleury ? Est-ce que vous avez suivi les études particulières dans ce domaine de l’édition du livre ou de l’illustration pour vous y investir autant ?

Oui, en effet. J’ai un Master en Lettres Modernes et d’Édition ; je me suis spécialisée à la fois en Littérature jeunesse et au cours de mes études en Édition, je me suis spécialisée aussi dans la Création éditoriale. Donc je pense que cette double spécialisation (lorsque j’étais étudiante) m’a quelque peu naturellement conduit vers ce projet qui était celui de monter une maison d’édition à l’île Maurice avec une part belle à la Littérature jeunesse.

Au cours de ce festival, nous avons noté que vous encouragez de plus en plus les jeunes à créer des formes et à donner vie aux objets parfois… Quelle est la place de l’illustration, de la Bande dessinée (BD) dans vos projets de publications ?

Pour l’instant, nous n’avons pas publié de Bande dessinée. Cependant, cela ne signifie pas qu’on ne le fera pas ; disons que pour l’instant, on n’a pas eu de projet dans ce sens. Disons que pour l’instant, on n’a pas eu de projet dans ce sens. Nous aimerions découvrir de nouveaux talents à la fois parmi les auteurs, illustrateurs et essayer de les accompagner. L’année dernière, nous avons publié un ouvrage avec une illustratrice. Nous avons eu un ouvrage sur les expressions créoles avec elle et en ce moment-là, j’ai senti qu’elle a un grand talent d’illustratrice et je lui ai proposé de faire deux ouvrages qui sont des premières lectures que nous allons sortir à la fin du mois de novembre. Et le résultat est superbe… Elle s’est dépassée, elle a eu envie de travailler pour la jeunesse, on l’a accompagné. Et ça fait toujours plaisir d’accompagner des talents comme ça vers un travail abouti.

À combien pouvez-vous estimer le parc d’éditeurs du livre jeunesse ici à Maurice ? Existe-t-il des écoles spécialisées dans les métiers du livre ? Ont-elles des spécificités particulières par rapport aux pays de la sous-région ?

Eh bien aujourd’hui ici, il n’existe pas d’éditeurs spécialisés en livre jeunesse. Tous les éditeurs sont les éditeurs généraux avec les publications mixtes. Aujourd’hui, je crois qu’on peut dire qu’il y a quatre éditeurs actifs à Maurice et les deux principaux sont les éditeurs scolaires et les deux suivants ne le sont pas, les éditions « Vizavi » et nous-mêmes « l’Atelier des Nomades » qui font à la fois de l’Art de vivre, de la Littérature jeunesse et nous faisons en plus maintenant, de la littérature générale.

En ce qui concerne la formation, c’est là où le bât blesse. Non, il n’y a aucune formation liée aux métiers du livre ici malheureusement. Et c’est bien là le gros problème. Je pense qu’on est face à un problème de formation et de professionnalisation. J’ai eu la possibilité de me former en France et de faire mes études en là-bas, de faire aussi des stages et de travailler ici. C’est ce qui m’a permis ensuite de monter ce projet à l’Île Maurice. Mais je sais que malheureusement, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Soit les gens sont obligés de partir de l’Île pour se former, soit c’est la formation sur le tas. Et ça peut se ressentir parfois dans la qualité éditoriale. Je pense que la qualité est de plus en plus bonne à Maurice, elle est meilleure. Mais il y a un réel manque de formation à tous les niveaux de la chaîne de livre.

Le livre jeunesse bénéficie-t-il des subventions de l’État mauricien ?

Eh bien malheureusement encore une fois de plus, non. Il n’y a pas de Politique nationale du livre à Maurice, pas d’encadrement de l’édition ici. Toutes les initiatives sont en général les initiatives privées, personnelles. Il y a beaucoup d’auteurs qui se font publier à compte d’auteur parce que les maisons d’édition n’ont pas suffisamment de moyens pour pouvoir venir en aide aux auteurs. Il y a des aides ponctuelles, assez sommaires liées à l’Édition et malheureusement, ces aides ne permettent pas aux éditeurs de progresser considérablement et de mettre en place des projets de grandes ambitions.

Comment s’apprécie la gestion collective des droits d’auteur à Maurice ?

Notre pays a un organisme qui est la Mauritius Rights Management Society (MRMS) qui gère les droits d’auteur ici. Il est très souvent critiqué par les professionnels de la Culture. Je ne peux pas parler pour les autres éditeurs. Je peux parler en ce qui concerne notre expérience personnelle. On a de très bonnes relations avec nos auteurs et nos illustrateurs, nous faisons un contrat, on leur verse des avaloirs. Et chaque année, on fait un relevé de droit qu’on leur reverse. En ce qui me concerne, je ne pense pas qu’il y a un climat de suspicion entre nos auteurs et nous (rire) ça se passe très bien. En ce qui me concerne, je ne pense pas qu’il y ait un climat de suspicion entre nos auteurs et nous (rire) ça se passe très bien.

Quelle est la place des associations professionnelles ici à Maurice ?

Pour le cas de Maurice, je sais qu’il y a une association de libraires, il y a aussi une association de bibliothécaires, mais en ce qui concerne l’association d’éditeurs, elle existe, mais n’est plus active. Il ne se passe plus rien : plus d’activité, en tout cas pas à ma connaissance. Cela cause un problème à Maurice puisque c’est difficile de se fédérer. Quand il n’y a pas de politique du livre et quand les éditeurs n’arrivent pas à se mettre ensemble pour travailler, c’est toujours compliqué. Quand il n’y a pas un organisme public pour gérer cela, ça veut dire que ce sont des initiatives personnelles. Aujourd’hui que beaucoup d’éditeurs se connaissent entre eux, il y a beaucoup plus d’affinité, parfois avec des uns et les autres il y a certains projets qui peuvent se faire en commun, par exemple pour le festival du livre jeunesse, bien que l’Atelier des Nomades soit à l’initiative de ce projet, lorsque j’ai interrogé Pascale qui est la directrice des Éditions Vis-à-vis pour qu’elle soit partenaire et pour qu’elle vienne en soutien du festival, elle n’a pas hésité une minute puisque c’était un évènement d’intérêt général pour le livre et pour l’Édition.

Il y a un débat qui existe quant à une identité africaine, de la BD. Êtes-vous de cet avis ? Pouvons-nous transposer cela dans le domaine du livre jeunesse ? Vous faites le tour des foires et salons du livre à travers le monde. Est-ce que quand vous regardez les différents produits (fond et forme) vous essayez d’identifier une identité africaine dans les différentes productions ?

Je peux difficilement parler de BD tout simplement parce que nous n’en faisons pas, et même si en Maurice, il y en a quelques-unes, je pense que contrairement au continent Africain la production est bien moindre, donc difficile de tirer des conclusions ou en tout cas de trouver des points communs entre les BD existantes.

En ce qui concerne la littérature jeunesse, oui, je pense qu’on peut parler d’une littérature jeunesse africaine. Dans ce que j’ai pu voir avec mes collègues africains, mauriciens. C’est vrai que cette littérature que nous mettons en avant ne ressemble pas à la littérature jeunesse qu’on peut voir ailleurs. Je crois que globalement, nous avons besoin de parler de soi et la littérature jeunesse à Maurice reflète ce besoin-là qui est sans doute nécessaire pour l’enfant parce que je pense qu’on se construit assez identitaire à son environnement lorsqu’on est tout petit, et jusqu’à présent chez nous à Maurice, les seules sources de livres qui venaient chez nous étaient des sources étrangères.

Lorsqu’on lisait des histoires, c’était forcément des histoires de Disney, les histoires venues du Nord et qui finalement nous transportaient dans un environnement imaginaire, et ne parlaient pas de l’environnement propre de l’enfant. Donc aujourd’hui il y’a une diversité qui est plus importante, puisqu’on parle de notre environnement mauricien et nos traditions, alors souvent dans les livres jeunesse, on veille à ce qu’il y a un appel vers nos traditions, de parler de nos personnages, des contes racontés par nos grands-parents, les anciens, et on a vu fleurir les livres comme ça autour des contes mauriciens, autour de Tizan qui est un personnage de conte oral et globalement, les évènements se déroulent dans un environnement mauricien avec tout ce que nous connaissons, nos montagnes, nos forêts, notre plage, etc. Et parfois, ces personnes sont amenées ailleurs pour visiter.

Mais je pense qu’à chaque fois qu’on se retient, on parle de notre identité, on parle de nous, je pense que l’édition jeunesse s’est toujours construite comme ça partout où elle a toujours commencé de parler de soi avant à parler de l’autre, et aujourd’hui à Maurice, je crois qu’on est dedans, on a besoin de parler de nous et sans doute que dans les années à venir, on parlera des autres. Pour l’instant, on sent que c’est une littérature jeunesse qui a besoin d’entrer dans son propre environnement.

Corinne Fleury, quels bilans devons-nous retenir de ce tout premier festival du Livre jeunesse ici à Maurice ? Avez-vous des regrets ? Lesquels ?

Le bilan était très positif puisqu’au moment où nous avons fait ce festival, on avait strictement aucune idée des retombées, de l’affluence, des critiques des uns et des autres. Est-ce que les enfants seront présents, est-ce que les parents seront contents à participer à cet évènement ? En tout cas, on avait des ressentiments et rien n’a été sûr.

On ressentait qu’on avait besoin de faire un évènement comme ça, je crois que cela fait 2 ou 3 ans qu’il n’y avait pas eu d’évènement majeur autour du livre à Maurice.

Les journalistes y étaient et franchement, il y avait une très belle énergie et j’ai eu beaucoup de critiques positives. Beaucoup de gens nous ont demandés si on ferait une deuxième édition.

Les libraires qui ont été présents pour vendre des livres étaient aussi surpris puisqu’il y a eu plus de 1000 exemplaires des livres qui ont été vendus pendant 2 jours, ce qui est quand même beaucoup. Il y avait des petites foires, mais pas d’évènements avec des animations autour du livre et pour moi le bilan est plus que positif, on a eu une très bonne affluence pendant tout le week-end et ça ne s’est pas arrêté, car les parents, les enfants, les familles, les professionnels du livre, tous les gens de la chaîne du livre étaient présents pendant tout le week-end. Le bilan est très positif. Mais mon regret, c’est que ce genre d’évènement ne soit pas un évènement soutenu par le gouvernement, que les métiers du livre ne soient pas reconnus comme faisant partie de l’économie du pays.

Mon souhait est que cette première édition serve à dire combien il est important de maintenir ce genre d’évènement alors, oui nous allons continuer d’essayer de mettre en place une 2ème édition, mais pour l’instant c’est un peu tôt pour moi de dire cela, en tout cas on va y travailler parce que on constate que les personnes autour de nous en ont envie.

 


Propos recueillis par Ulrich Talla Wamba, pour Publishers & Books. Vous pouvez vous procurer la version magazine de l'entretien dès à présent.

Images : ION NEWS / ATELIER DES NOMADES.

Publishers & Books Corinne Fleury Atelier des Nomades Ile Maurice Festival du Livre jeunesse de Maurice

  • Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !