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[FR] Focus Afrique : Bernard Dadié, parcours d'un écrivain émérite - par Hervé Ayemene

Bernard Dadié est l’auteur d’une multitude d’œuvres littéraires de plusieurs genres : théâtre, roman, recueil de poèmes, contes, essais, nouvelles… Né le 10 janvier 1916, à Assinie, ville du sud de la Côte d’Ivoire, cet émérite et respecté écrivain africain a tiré sa révérence le 9 mars 2019, à l’âge de 103 ans.

Dadié, l'écrivain centenaire...

Fils d’un auxiliaire de l’Administration coloniale, Bernard Dadié a été élevé dans un environnement dominé par la grande Guerre en Europe, et traversé par les résistances des populations de l’Afrique de l’ouest francophone (AOF) à la colonisation et à ses moyens d’actions que sont notamment, l’impôt de capitation, le travail forcé ou la levée de troupes de tirailleurs sénégalais. À sept ans, au début de l’année scolaire 1922-1923, Bernard Dadié est inscrit une première fois au cours préparatoire, à l’école du quartier France de Grand Bassam. Il trouve rude ce premier contact avec l’école primaire et décide de fuir les châtiments corporels en vigueur dans les classes. Toutefois, il reprend de manière plus aisée, la route de l’école au pensionnat de Dabou en octobre 1924. Mais finalement, il échoue au concours pour l’obtention des bourses d’études. Remis dans le circuit scolaire, à l’école régionale de Grand-Bassam par son père et son oncle en 1927, il réalise cette fois, un parcours sans faute couronné le 17 juin 1930 par le Certificat d’Études Primaires (CEP), Iui ouvrant ainsi la porte de l’École primaire supérieure de Bingerville. Cependant, Dadié est témoin, en 1924, de la démission de son père de l’Administration coloniale quand lui sont refusés les mêmes droits et avantages accordés à ses collègues postiers, citoyens français blancs. De 1924 à 1925, l’enfant accompagne sur les chantiers de la Ségué, son père devenu exploitant forestier et propriétaire d’une petite entreprise de transport. Divers incidents et faits, amènent progressivement le jeune homme à comprendre que son père considère comme des principes cardinaux, tant la lutte contre les injustices, que celle pour la reconnaissance de la dignité de l’homme noir et l’égalité de ses droits avec les Blancs.

Dans le sillage du « boom forestier » de 1924 et la percée de l’agriculture de rente, il devient de plus en plus difficile pour les paysans ivoiriens de faire face aux excès de l’économie de marché ou de traite. Le travail forcé se généralise, les terres déclarées vacantes et sans maître sont accaparées, les cultures vivrières sont peu à peu abandonnées et les paysans sont obligés de vendre leurs récoltes aux commerçants européens qui fixent les prix aux taux les plus bas.

Le caractère du jeune Bernard Dadié, réservé mais intraitable sur les questions de justice, se forge progressivement à l’école de la nature et de la vie, à la vue des changements induits par le système colonial autant qu’à la fréquentation d’un père quelque peu sévère mais exigeant et juste ; et ce, bien avant même que le jeune homme ne soit mis à « l’école des blancs ».

Fasciné par la pédagogie nouvelle et active de son maître Charles Béart, un normalien du cadre de Paris et ancien pilote de guerre qui dirigeait l’École primaire supérieure de Bingerville, Bernard Dadié découvre la voie du rêve et du salut que lui offre l’écriture. Il écrit en 1934 pour la fête de la jeunesse « Les Villes », un sketch inédit. Il lit également désormais, les journaux politiques que reçoit son père. Ceux-ci soulignent la misère ambiante exacerbée par la grave crise économique de 1930, dénoncent l’exploitation colonialiste, pointent la question des droits des Africains sur leur propre sol. En 1933, Bernard Dadié est admis à l’École Normale William Ponty de Gorée qu’il rejoint l’année scolaire suivante. Il est déjà un jeune homme à la volonté trempée, à qui l’on a confié le rangement de la bibliothèque de l’école et qui lit beaucoup, se forme et se forge une étoffe de combattant de la dignité humaine. Il côtoie également Modibo Kéita, Hamani Diori, Hubert Maga et Emile Derlin Zinsou. Pendant que les mouvements de L’Étudiant noir et de la négritude naissent à Paris en 1935, Bernard Dadié, devenu ami avec Ouezzin Coulibaly alors surveillant général de l’École William Ponty, échange avec celui-ci des journaux et des revues distribués clandestinement. Saisissant l’opportunité des devoirs de vacances, il s’essaie à l’écriture théâtrale en ayant en arrière-plan sa culture marquée par l’Abissa et son carnaval, la superposition du réel et du merveilleux, les facéties, l’ironie, et la caricature des pouvoirs.

À la fête de la sortie de la promotion 1934-1935, Bernard Dadié, désagréablement surpris de la maigre production artistique des élèves originaires de la Côte d’Ivoire - qui, pour toute prestation, n’avaient présentés qu’un chœur - se résout alors, en réaction, à produire sa première œuvre théâtrale : Assémien Déhylé, roi du Sanwi. Cette production connait un franc succès. Elle est jouée à Dakar le 13 février 1936, à la Chambre de Commerce de Dakar en présence du Gouverneur général François De Coppet, qu’entouraient tous les Directeurs des services fédéraux y compris Albert Charton, l’Inspecteur général de l’enseignement en A. O. F. , puis à Saint-Louis du Sénégal; puis à nouveau le 12 août de la même année, à l’exposition internationale de Paris. La pièce théâtrale et son auteur sont rendus célèbres par le film documentaire de Georges Manue, « Karamoko, maître d’école », qui en inclut quelques extraits, et est projetée dans les colonies françaises.

Pendant plus d’une décennie, de 1937 à 1947, Dadié entre dans la vie active au Sénégal, plus précisément à la Direction de l’enseignement puis à la Bibliothèque-Archives du Palais Verdier où il est affecté en qualité de commis de l’Administration. Au cours de cette période, il se frotte à l’élite de l’A.O.F et il respire un air de liberté dont son pays est à l’époque privé. Il est également témoin des fusillades de Fann, pendant lesquelles la police militaire de l’A.O.F procède à des exécutions arbitraires, ou encore du massacre de Thiaroye le 1er décembre 1944. Ces événements le poussent à un engagement direct. Il participe largement à la mise en place du Centre d’études franco-africain (CEPA) par lequel sont promus en Afrique de l’Ouest, les idéaux de justice et d’émancipation du peuple. C’est, au demeurant, dans plusieurs répliques de ce centre que le Rassemblement démocratique africain, recrute principalement ses premiers militants.

À partir de 1947, Dadié collabore en qualité de rédacteur à la Communauté, un hebdomadaire qui s’oppose à la Déclaration de Brazzaville et appelle à l’indépendance des pays d’Afrique. Il utilise alors plusieurs pseudonymes, dans un souci de discrétion.

En Côte d’Ivoire, il anime à Agboville et à Abidjan, deux réseaux clandestins d’information sur un modèle appris à Dakar durant la guerre. Ceci lui permet de déjouer les pièges de la répression émanant de l’Administration coloniale contre le mouvement. Pendant ce temps, la ligne de conduite choisie par la majorité des lettrés africains et ivoiriens est l’émancipation effective de l’homme africain, mais pas l’indépendance, quand Dadié, dès le début, opte pour l’émancipation totale dans et par l’indépendance. Toutefois, il s’accommode de la position dominante, sachant qu’il faut le soutien d’un parti politique populaire pour espérer ébranler la puissance coloniale française dont la démonstration de force est, en ce moment-là, perceptible dans un déchaînement de violence au Viêt-Nam et à Madagascar. Se pliant ainsi, à une stratégie de groupe, il ne manque cependant pas, au cours des années de lutte de 1945 à 1953 et bien plus tard, à exprimer ses réserves, et parfois même à marquer sa différence.

Ses véritables responsabilités et actions publiques débutent avec le PDCI-RDA, dans les années 50. C’est ainsi qu’après l’indépendance de la Côte d’Ivoire, en 1960, il rejoint l’administration du premier président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny et occupe successivement les fonctions de chef de cabinet du ministre de l’Éducation Nationale,  de Directeur des Affaires culturelles, d’Inspecteur Général des Arts et Lettres, puis de Ministre de la Culture et de l’Information.

Avec l’avènement du Multipartisme dans les années 90, Bernard Dadié affiche ses penchants pour la gauche socialiste en se rapprochant du Front Populaire Ivoirien. De cette posture, il a critiqué à plusieurs reprises le gouvernement du Président Alassane Ouattara. En avril 2015, dans une lettre ouverte au Président François Hollande, l’écrivain centenaire a mis en garde le président ivoirien contre « la colère du peuple » et lui reproche des crimes qu’il aurait commis. Au mois de juin 2016, c’est par le biais d’une pétition que Bernard Dadié tente de faire libérer Laurent Gbagbo, l’ancien président ivoirien détenu à La Haye suite à la crise politique ivoirienne de 2010. Cette pétition dont les résultats ont été rendus publics en décembre 2016 par Trazié Francis, l’huissier en charge, a rassemblé plus de 26 millions de signatures. En octobre 2016, Dadié s’oppose à la nouvelle constitution ivoirienne et appelle les ivoiriens à « prendre [leur] destin entre [leurs] mains ».

Bernard Dadié a été marié à Rose Assamala Koutoua, décédée en 2018. Il est le père de neuf enfants. Il a été récipiendaire de plusieurs prix et distinctions dont le Grand prix littéraire d’Afrique noire, en 1965, le Prix UNESCO/UNAM, en 2016 et le Grand Prix des mécènes du GPAL 2016, décerné le 9 mars 2017.

En Côte d’Ivoire, plusieurs hommages lui ont été rendus de son vivant. Une rue de la capitale ivoirienne, Abidjan, porte même son nom depuis 2017.

 

Ses œuvres littéraires les plus populaires sont :

- Les Villes, sketch, 1933 ;

- Assémien Déhylé, roi du Sanwi, théâtre, 1936 ;

- Afrique debout, poésie, 1950

- Climbié, biographie, 1952 ;

- Légendes Africaines, nouvelles, 1954 ;

- Le Pagne noir, nouvelles, 1955 ;

- Patron de New York, roman, 1956 (Grand prix littéraire d’Afrique noire) ;

- La Ronde des jours, poésie, 1956;

- Un Nègre à Paris, roman, 1959 ;

- La Ville où nul ne meurt, 1968 ;

- Les voix dans le vent, théâtre, 1970 ;

- Monsieur Thôgô-Gnini, théâtre, 1970 ;

- Papassidi, maître escroc, théâtre, 1973 ;

- Carnets de prison (1949-1950), biographie, 1974 ;

- Commandant Taureault et ses nègres, nouvelles, 1980 ;

- Les Jambes du fils de Dieu, nouvelles, 1980 ;

- Béatrice du Congo, théâtre, 1995 ;

- Escale dans le temps, Essai, 2017.

 


Par Hervé Ayemene. Retrouver cet article dans la revue "Publishers & Books" de mars 2019.

*L'auteur a bénéficié des archives de l'Association des écrivains de Côte d'Ivoire (AECI).

Publishers & Books Côte d'Ivoire Bernard Dadié Hervé Ayemene mars 2019

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