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[FR] "8clos" de Djhamidi Bond, le roman qui s'acharne - François-Gaël Mbala

L’écrivaine Djhamidi Bond raconte l’histoire tragique, fatidique et perfide d’une jeune adolescente, de quinze ans forcée par la force du destin, a subir les tracas du mariage forcé (ou arrangé), les frêles de l’inceste, les travers du secret et mensonges, et les couverts de la haine (de la discrimination).

Son deuxième roman

8clos. À la seule évocation de ce titre, on se croirait dans le théâtre sartrien. Que non ! Il s’agit tout simplement du roman de l’écrivaine camerounaise Djhamidi Bond, paru aux Éditions Ifrikiya en 2016. De l’incipit au dénouement, les faits et les anecdotes sont multipliés. Construit autour de cinq grandes parties, il est un engagement que l’auteure prend pour fustiger les traitements vils que subissent les jeunes filles au sein de certaines familles musulmanes intégristes.
Sous ce rapport, le récit de Djhamidi Bond se présente comme « un miroir », qui se donne pour mission de refléter les tares dont sont victimes les jeunes filles dans ces familles musulmanes. Au-delà de sa mission moralisatrice, «8clos» touche, séduit, et provoque les effets émotionnels, idéologiques, et même cathartiques. Cette œuvre a une forme qui est indissociable de son contenu. Allant du paratexte jusqu’au contexte il y a chez Djhamidi Bond d’incessantes ruptures et de digressions qui fondent l’originalité du roman.

En plus clair…

Le livre relate dans un style très sobre et singulier, une histoire dans une famille musulmane traditionnelle, où les valeurs de la religion restent les fondements de la cellule familiale. Il se dit que la jeune fille n’a pas le droit d’aller s’instruire à l’école avec tous les autres enfants à l’opposé du sexe masculin, qui lui, obtient dans ce sens toute sa liberté. La raison (ou l’une des raisons) est que la jeune fille ne doit pas se frotter aux hommes avant un certain âge. D’ailleurs, elle n’a pas le droit de sortir avec des garçons et doit rester engouffrée chez elle…

De fond en comble

Ce roman questionne le rôle de la jeune fille dans une société musulmane traditionnelle où le genre féminin assume toujours un second rôle. Ici, l’éducation s’avère primordiale car le cloisonnement ne protège en rien des insanités et de pratiques mondaines. Bien au contraire, l’héroïne du roman trouve son malheur à domicile. En effet, privée d’éducation sur le plan scolaire, son ignorance lui sera préjudiciable. Son frère Saïd en compagnie de son ami Moktar abuseront d’elle et elle concevra. Sa mère apprenant la nouvelle de sa grossesse ainsi que celle de son auteur (qui n’est personne d’autre que son fils) se battra pour garder le secret. À l’insu de tous et avec l’aide de Zenabou, la femme de maison, la mère de l’héroïne emmènera cette dernière dans un « lieu inconnu » où elle sera suivie jusqu’à l’accouchement.

Le roman qui s’acharne...

De retour chez elle après une période de constantes souffrances, l’héroïne se servira de l’alibi du mariage pour fuir cette concession où l’atmosphère se faisait de plus en plus lourde. C’est de cette façon qu’elle épouse Karim (21 ans) avec le consentement de ses parents. Malheureusement, son malheur se poursuit car ne pouvant pas donner d’enfant à son mari, celui-ci prendra une seconde épouse (polygamie). Entre pratiques occultes et ruses (le rôle de la sorcellerie dans les couples africains), tous les moyens sont bons pour garder son jeune mari.
La vérité ne pouvant être cachée infiniment, l’héroïne apprendra qu’elle est le fruit d’une liaison entre sa mère et l’oncle de son mari.  Exténuée, elle décidera de rompre l’influence qu’elle exerçait mystiquement sur son mari et lui laissera le soin de « la répudier » ou de « la garder ».

Regards croisés

La critique pourrait explorer la soif que l’auteure provoque à la fin de son roman, en le terminant sans donner une suite à ce qui arrive au bébé, fruit de l’union incestueuse. Aussi, l’on pourrait s’interroger sur la psychologie de la narratrice âgée de seulement 15 ans, mais qui ne semble pas s’apercevoir dans le récit ; tellement le niveau de langue et de la réflexion de ce personnage semblent décousus à la réalité d’une petite fille qui n’est pas allée à l’école, qui est très naïve, et surtout immature. Et enfin, le lecteur « averti », pourrait s’interroger sur la nécessité (ou de la volonté) pour l’auteure de narrer dans une exploration qui donne plus de poids au pessimisme, à la tragédie, au calvaire, et à la souffrance.

Si le réalisme est défini comme un courant littéraire dont les caractéristiques sont ; la quête du réel, la représentation brute de la vie quotidienne et l’exploration de thèmes sociétaux, notre ouvrage du mois ne s’écarte pas de cette logique. Dans une démarche égalitaire et universelle, elle critique la condition inhumaine réservée à la gente féminine dans la société, du fait de son « infériorité ». Ce combat de Bond s’inscrit dans la lutte féministe engagée par ses précurseurs à l’instar de Solange Bonono dans Marie-France l’orpailleuse.

Quels enseignements ?

L’écriture de Djhamidi Bond est ce qu’on pourrait appeler une perle… Elle illumine, décrit et décrie sans le scrupule du verbe ou de la pudeur des mots. Elle dit ce qu’elle a à dire. Ce livre est à la fois un courage et une beauté. Dans une perspective de développement où tous les acteurs de la société (sans tenir compte du genre et de classe sociale) devraient être impliqués, il est impératif d’inclure l’éducation comme le socle des démarches d’évolution des mentalités tel que nous le préconisons. Ainsi, plusieurs problématiques non impertinentes peuvent se dévoiler : Quel est l’avenir de la femme dans une telle structuration sociétale ? La marginalisation du genre féminin, ne constitue-t-il pas un obstacle à l’émergence de notre société ?  Quel est le lien entre la préservation de la culture et la mondialisation ? Où se situe la femme actuelle, éduquée et libre ? Quel est le futur de ce monde ? Serons-nous en mesure de transmettre à demain ce que nous avons hérité d’hier ?


Retrouvez cette note critique dans le magazine "Publishers & Books" de juillet 2018.

july 2018 Dans les livres Publishers & Books François-Gaël Mbala Le roman 8clos de Djhamidi Bond

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